Travailler à distance, la France loin derrière !

Cela fait réfléchir … Laurence

Source : Innov’City.fr du 24.01.2012

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Congestion routière, stress, temps de trajets longs et fastidieux : les déplacements pendulaires des travailleurs du quotidien ont atteint leurs limites. L’une des solutions réside dans l’aménagement du temps de travail et la possibilité d’exercer son activité ailleurs que sur le lieu de son entreprise. Une logique qui permettrait à la fois de rééquilibrer les territoires et de réaliser de consistantes économies, du côté des entreprises comme de la collectivité. Le télétravail est mort, vive le travail à distance ! C’est en substance le message délivré par Chronos, qui organise le 7 février prochain à Paris, un colloque sur le thème du travail mobile. Entretien avec Julie Rieg, sociologue et responsable du développement chez Chronos.

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Innov’ in the City 

Quels constats vous poussent aujourd’hui à vous questionner sur les pratiques du travail mobile ?

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Julie Rieg

Julie Rieg La question du travail mobile répond à plusieurs enjeux. Notre rapport au temps et à son organisation a beaucoup évolué ces dernières années, il faut donc repenser la question du travail au regard d’un temps devenu plus flexible. L’enjeu se situe également au niveau des territoires : nous voulons démontrer qu’en agissant sur le travail, il est possible de diminuer l’étalement urbain et rééquilibrer les territoires. Le troisième enjeu concerne la mobilité, les opérateurs de transports faisant face aujourd’hui à de gros problèmes de congestion.

Vous militez pour un changement de terminologie, le terme de télétravail étant peu approprié selon vous aux pratiques actuelles…

Aujourd’hui 90 % des Français travaillent en dehors de leur temps de travail. Le terme télétravail est galvaudé et limitatif car dans l’esprit des gens, il correspond uniquement au travail à domicile. Cette notion était exacte dans les années 1980, mais aujourd’hui, avec l’évolution des technologies, d’autres possibilités ont émergé, dont celle de travailler un peu partout et plus seulement chez soi. C’est pourquoi nous préférons parler de travail à distance, une notion plus simple à appréhender et qui correspond aux habitudes actuelles.

Quels sont les objectifs du colloque que vous organisez sur ce thème ?

D’un côté, il y a les acteurs technologiques, qui proposent des solutions pour le travail à distance depuis plusieurs décennies et de l’autre les territoires, les opérateurs de transport et les entreprises qui accusent un retard, même si elles s’interrogent de plus en plus sur le sujet. Notre objectif est de montrer que le travail à distance devient un marché avec de réelles opportunités économiques, que nous allons mesurer prochainement dans le cadre d’une étude française. En Angleterre, le Telework Research Network a dévoilé en avril 2011 les résultats d’une analyse sur les bénéfices économiques du travail à distance. En se basant sur une hypothèse de travail de deux jours de travail hors siège pour la moitié des salariés d’une entreprise, cette solution appliquée à l’ensemble des entreprises du pays leur permettrait d’économiser 15,3 milliards £ par an.

Mais cette possibilité de travailler à distance n’est-elle pas limitée à certaines catégories de travailleurs ?

Chez Accenture, même les assistants de direction travaillent à distance une fois par semaine, alors que ce ne sont pas des métiers auxquels on pense au premier abord. L’idée, c’est de dire que le travail à distance s’adresse potentiellement à tous les métiers. On passe d’un management de la présence à un management de la mobilité, ce qui suppose de manager par objectif plutôt que par tâche. Le management de la mobilité n’est pas nouveau : de nombreux métiers le pratiquent déjà (sur le terrain, VRP, etc.). En revanche, il peut être instauré dans les métiers « sédentarisés » qui n’ont  pas forcément besoin d’être fixés dans les mêmes locaux jour après jour.

En dehors des outils technologiques, peut-on réellement innover dans le domaine du travail mobile ?

Les déplacements professionnels ne représentent que 40 % des déplacements, mais ils concentrent la majorité des flux pendulaires du matin et du soir. Un gisement d’innovations très intéressant : plutôt que d’agir sur les déplacements eux-mêmes, en rajoutant des infrastructures, des trains…, on peut agir aussi sur ce qui cause les déplacements.

La France semble relativement en retard par rapport à certains pays en terme de déploiement du travail à distance. A qui la faute ? Aux employeurs trop frileux ou à une législation peu incitative ?

En réalité, les Français télétravaillent déjà, même occasionnellement sans mettre le mot sur la pratique. Lire ses mails le week-end, appeler un client dans le train, rédiger une note le soir chez soi, c’est déjà du travail à distance. Le télétravail formel et officiel est la partie émergée de l’iceberg.

Ailleurs, les chiffres sont plus importants, notamment dans les grandes entreprises, parce que des cadres juridiques existent et permettent de formaliser cette pratique. Ce qui est peu le cas en France, en particulier dans les petites entreprises où l’accord est souvent tacite.

Mais aujourd’hui les entreprises commencent à prendre conscience du coût des loyers, de la perte de productivité de leurs salariés dûe au stress et de la difficulté de fidéliser ceux dont le domicile est trop éloigné de leur lieu de travail. Selon Regus, 20% des actifs ont déjà envisagé de quitter leur travail en raison de trajets trop longs.

Ailleurs dans le monde, quelles innovations ont permis de faire évoluer le travail à distance ?

Le travail à distance est extrêmement développé dans le Randstad : cette région des Pays-Bas était tellement confrontée à des problèmes d’embouteillages que les entreprises se sont d’elles-mêmes concertées pour mettre en place le travail à distance d’une part et ce qu’on appelle le time-shift d’autre part. Dans cette deuxième logique, les heures d’embauche et de débauche sont étalées afin que tout le monde ne soit pas sur la route ou dans les transports à la même heure. Aujourd’hui, les entreprises parisiennes implantées à la Défense y réfléchissent.

Pourquoi les anglo-saxons semblent-ils avoir pris le pli avant nous ?

C’est difficile de mesurer les différences, alors qu’on a encore du mal à se mettre d’accord sur une définition. Mais aux Etats-Unis par exemple, la souplesse vient surtout de l’usage. Via le principe du « bring your own device » (apportes ton propre appareil), les travailleurs utilisent leur ordinateur indifféremment à des fins personnelles et professionnelles. Là-bas, de nombreux entrepreneurs créent leur entreprise sans bureau fixe.

Le développement du travail à distance passe également par le déploiement de tiers lieux adaptés. Quelles actions mènent aujourd’hui les collectivités dans ce domaine ?

Les tiers-lieux sont des espaces situés entre le domicile et le lieu de travail où les individus peuvent se connecter via un terminal, pour travailler seul ou collectivement. Ces espaces ne sont pas uniquement l’affaire des collectivités, mais elles ont un rôle à jouer. Aujourd’hui les tiers-lieux sont encore le fait d’initiatives isolées, sans mise en réseau.  Les collectivités peuvent en gérer la cohérence générale et apporter leur concours à leur mise en place en attribuant des lieux jusqu’ici délaissés.

Quid du modèle économique des tiers lieux ? Qui doit payer ?

De multiples pistes existent dans ce domaine. Il est notamment possible d’adosser des services complémentaires aux tiers lieux pour les rentabiliser, comme installer une crèche, par exemple. On pourrait également envisager une autre forme de time-shift en transformant un lieu de travail de jour en boîte de nuit le soir venu, pour financer la structure.Londres, l’urbaniste Etienne Moreau tente de militer pour l’implantation de lieux de travail dans des parcs ou des endroits délaissés de la capitale, ce qui aurait pour vertu de rendre le territoire plus attractif. Dans ce dernier cas, c’est la collectivité qui financerait le dispositif puisqu’elle bénéficierait des externalités positives.

Crédits photos : Smartworkcenter-amsterdambrightcity.nl / Denis Desailly – Liens graphiques (Julie Rieg) / Flickr – Chronos

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